Les politiques en santé mentale sont aussi des politiques sur les personnels de santé :
Trois enjeux à surveiller
Par Mary Bartram | Octobre, 2026
En tant que responsable du secteur de la santé mentale et de la santé liée à l’usage de substances psychoactives au sein du Réseau canadien des personnels de santé (RCPS), je réfléchis aux répercussions que pourraient avoir les grandes évolutions des politiques publiques sur les personnes qui offrent des services partout au Canada. Voici trois domaines dans lesquels nous devons établir des liens entre les décisions politiques et approfondir la recherche.
1. Que se passera-t-il lorsque le financement fédéral prendra fin?
Le transfert fédéral ciblé de 5 milliards de dollars sur 10 ans pour les services de santé mentale et de santé liée à l’usage de substances psychoactives, versé dans le cadre d’accords bilatéraux avec les provinces et les territoires, vient d’être prolongé d’un an seulement. Alors qu’aucun renouvellement n’est actuellement prévu, au-delà de mars 2028, que se passera-t-il ensuite?
Il s’agit autant d’un enjeu lié aux personnels de santé que d’une question de financement. Une grande partie de ces fonds soutient les personnes qui offrent des services, notamment les conseillères et conseillers, les travailleuses et travailleurs sociaux, le personnel infirmier et les travailleuses et travailleurs de soutien par les pairs. Si ce financement disparaît, qu’adviendra-t-il des postes qu’il permet de maintenir? Risquons-nous de perdre des capacités de prestation de services alors même que la demande continue de croître, particulièrement dans le secteur communautaire, où les lacunes en matière de couverture garantie par les régimes publics d’assurance sont les plus importantes?

Les conséquences varieront d’une province et d’un territoire à l’autre. Comprendre les effets du financement fédéral sur la prestation des services, les capacités des personnels de santé et l’emploi, ainsi que les répercussions possibles de sa disparition, devrait constituer une priorité de recherche.
2. Les nouvelles orientations concernant l’AMM soulèvent des questions sur la préparation des personnels de santé
Le 7 octobre, le gouvernement fédéral a annoncé son intention de présenter un projet de loi visant à exclure indéfiniment de l’admissibilité à l’aide médicale à mourir (AMM) les personnes dont le seul problème médical sous-jacent est une maladie mentale. Il a également annoncé son intention d’autoriser les demandes anticipées d’AMM, tout en laissant aux provinces et aux territoires le soin de décider s’ils souhaitent permettre cette pratique. Le Québec autorise déjà les demandes anticipées dans certaines circonstances.
Ces évolutions soulèvent des questions distinctes concernant les personnels de santé. La décision relative à la maladie mentale n’efface pas les années de débats qui l’ont précédée. Certaines personnes attendaient une éventuelle modification des critères d’admissibilité, tandis que les prestataires de soins et les organisations devaient réfléchir aux conséquences possibles d’un tel changement sur leur travail. Quelles sont les répercussions de cette décision pour les personnes vivant avec une maladie mentale grave et persistante, les personnes qui leur prodiguent des soins et les services qui leur sont offerts?
Parallèlement, les demandes anticipées pourraient avoir des répercussions sur les prestataires de soins qui accompagnent les personnes atteintes de démence ou d’autres maladies graves, notamment celles qui présentent également des besoins en matière de santé mentale ou de santé liée à l’usage de substances psychoactives. De quelles formations, lignes directrices et mesures de soutien ces prestataires auront-ils besoin? Dans quelle mesure les organisations sont-elles prêtes à s’adapter?
Ces questions ne concernent pas uniquement les psychiatres ou les personnes chargées de l’évaluation des demandes d’AMM. Elles touchent l’ensemble du réseau de prestataires qui accompagnent les personnes dans la communauté.
3. Est-ce qu’une plus grande mobilité professionnelle peut améliorer l’accès aux soins?
Depuis quelques années, les efforts visant à réduire les obstacles à la mobilité interprovinciale des personnels de santé prennent de l’ampleur. En juillet 2026, les premiers ministres ont convenu de travailler à l’élaboration de lois communes sur la reconnaissance mutuelle afin de réduire les obstacles à la mobilité de la main-d’œuvre partout au Canada, notamment pour les prestataires de soins de santé.
Les discussions nationales portent souvent sur les médecins et le personnel infirmier, et accordent une certaine attention aux psychologues. Mais qu’en est-il des travailleuses et travailleurs sociaux, des conseillères et conseillers en dépendances, des psychothérapeutes, des thérapeutes en counseling et des travailleuses et travailleurs de soutien par les pairs? Ces groupes jouent un rôle essentiel dans les services de santé mentale et de santé liée à l’usage de substances psychoactives, mais leurs rôles, leurs qualifications et les cadres réglementaires qui les régissent varient selon les provinces et les territoires. Comment une plus grande mobilité pourrait-elle se concrétiser pour ces prestataires, et quelle harmonisation réglementaire serait nécessaire?
Il faut approfondir la recherche sur les personnels de santé
Le récent rapport de l’Institut canadien d’information sur la santé, intitulé la Main-d’œuvre du Canada en santé mentale et utilisation de substances met en lumière les pressions exercées sur les personnels de santé ainsi que d’importantes lacunes dans les données disponibles, notamment le manque d’information sur les prestataires non réglementés, comme les conseillères et conseillers en dépendances et les travailleuses et travailleurs de soutien par les pairs.
Nous avons besoin de recherches qui établissent des liens entre les décisions politiques et leurs effets sur les personnels de santé : examiner les répercussions des changements au financement fédéral sur l’emploi et les services, évaluer la préparation des personnels de santé face à l’évolution des politiques relatives à l’AMM et mieux comprendre la mobilité interprovinciale de l’ensemble des prestataires en santé mentale et en santé liée à l’usage de substances psychoactives.
En tant que Réseau canadien des personnels de santé, nous avons l’occasion de réunir les chercheurs, les décideurs politiques, les prestataires de services et les personnes ayant une expérience passée ou présente des enjeux concernés pour réfléchir ensemble à ces questions. J’espère que ce tour d’horizon suscitera des idées de recherches collaboratives et de futures propositions de financement visant à combler les lacunes dans les connaissances sur les personnels de santé en santé mentale et en santé liée à l’usage de substances psychoactives au Canada.
