Choisir la médecine familiale en premier :
Une réflexion sur les tendances chez les diplômé(e)s d’écoles de médecine canadiennes et internationales
Par Steve Slade | Avril, 2026
En tant qu’utilisateurs et utilisatrices de données et d’information, nous apprenons rapidement que des lignes de tendance divergentes ou convergentes signifient généralement quelque chose. Elles suscitent l’intérêt et nous amènent à nous demander ce qui se cache derrière les données, ce qui explique la tendance observée. Elles peuvent confirmer ou remettre en question nos impressions. Elles peuvent susciter des inquiétudes ou signaler des progrès. Elles indiquent qu’un sujet mérite d’être discuté.
Les lignes de tendance suivantes produisent cet effet pour moi, et peut-être aussi pour vous.
Ces données proviennent du Service canadien de jumelage des résidents (CaRMS), qui constitue la porte d’entrée vers la formation spécialisée en résidence au Canada. Dans le cadre du processus CaRMS, les diplômé(e)s en médecine sélectionnent une ou plusieurs disciplines et programmes de formation, en indiquant leurs préférences principales et secondaires. La figure montre que, chez les diplômé(e)s d’écoles de médecine internationales (IMG), la médecine familiale représente une part croissante des disciplines classées au premier rang. Chez les diplômé(e)s d’écoles de médecine canadiennes (CMG), la médecine familiale représente une part décroissante des choix classés en tête.
Ces lignes de tendance traversent une période marquée par une crise croissante des soins primaires au Canada, une crise définie à la fois par les besoins de la population en matière de santé et par les défis liés au personnel de santé. Nous sommes dans un contexte où l’on se tourne de plus en plus vers les IMG pour répondre à ces besoins. Dans ce contexte, ces trajectoires divergentes nous invitent à réfléchir aux facteurs qui expliquent ces tendances et à ce qui pourrait être fait, le cas échéant, pour en modifier l’évolution.
1. La tendance observée chez les IMG correspond, à bien des égards, à ce que nous observons dans l’ensemble du système. Le Canada s’appuie de plus en plus sur les IMG, et la médecine familiale occupe une place centrale dans les discussions sur la planification du personnel de santé. Les IMG réagissent peut-être à cette réalité en percevant des parcours plus clairs vers la pratique ou des initiatives de recrutement et de soutien de transition plus ciblées dans les soins primaires. Si la médecine familiale est de plus en plus présentée comme le domaine où les IMG sont le plus nécessaires, il n’est pas surprenant que cela se reflète dans leurs choix classés au premier rang.
2. La tendance observée chez les CMG est plus difficile à expliquer. Malgré les préoccupations importantes concernant l’accès aux soins primaires, relativement moins de CMG classent la médecine familiale comme premier choix. Une explication plausible est que les CMG sont davantage exposés au discours dominant sur la pratique de la médecine familiale au Canada, un discours souvent axé sur les charges de travail élevées, le fardeau administratif, l’épuisement professionnel et une rémunération jugée insuffisante. Ces enjeux sont bien réels. Toutefois, lorsqu’ils deviennent l’unique récit, ils déforment les perceptions et influencent inévitablement la manière dont les étudiant(e)s en médecine évaluent leurs choix de discipline.
En tant qu’utilisateur de données de longue date, je sais que, lorsqu’on examine un large éventail de sources, les données racontent une histoire beaucoup plus positive sur la médecine familiale. Les données publiées par l’Association des facultés de médecine du Canada montrent que les étudiant(e)s en médecine vivent leurs meilleures expériences en médecine familiale. Les données du Collège des médecins de famille du Canada indiquent que presque tous les résident(e)s en médecine familiale sont fiers de devenir médecins de famille. L’Enquête nationale sur la santé des médecins de l’Association médicale canadienne révèle des niveaux élevés de bien-être chez les médecins de famille — plus élevés que chez d’autres médecins et chirurgien(ne)s.
Au niveau des systèmes, plusieurs administrations prennent également des mesures concrètes pour renforcer les soins primaires grâce à des réformes des modes de rémunération. Par ailleurs, les médecins de famille disposent d’une grande latitude professionnelle. Bien qu’ils soient au cœur des soins primaires, plusieurs exercent également dans les services d’urgence, dans les unités d’hospitalisation, dans les établissements de soins de longue durée et dans d’autres milieux. Autrement dit, la pratique de la médecine familiale est exigeante, mais elle est aussi diversifiée, adaptable, intrinsèquement gratifiante et d’une grande valeur pour les patient(e)s et pour le système de santé.
Raconter cette histoire plus juste de la médecine familiale est important pour plusieurs raisons. Si les IMG choisissent de plus en plus la médecine familiale comme premier choix alors que les CMG le font de moins en moins, nous pourrions nous diriger vers un modèle à deux voies pour l’approvisionnement en personnel de santé — un modèle dans lequel les soins primaires reposeraient de manière disproportionnée sur les IMG. Cela peut constituer une réalité nécessaire à court terme, mais cela soulève des questions à plus long terme concernant la durabilité, l’équité et la rétention. Par ailleurs, un récit inutilement négatif sur la pratique de la médecine familiale peut décourager les CMG de choisir une carrière qui pourrait pourtant leur apporter une grande satisfaction professionnelle.
Les lignes de tendance CMG–IMG nous invitent donc à réfléchir à qui considère la médecine familiale comme son meilleur premier choix — et pourquoi. À bien des égards, la tendance observée chez les IMG est cohérente avec le contexte actuel. Celle observée chez les CMG demeure toutefois plus déroutante et suggère la nécessité d’un récit plus exact et fondé sur les données concernant la pratique de la médecine familiale — un récit qui reflète non seulement les pressions, mais aussi le bien-être, les réformes en cours et la latitude professionnelle. Un récit plus équilibré et fondé sur les données probantes au sujet de la médecine familiale mettrait en lumière les progrès réalisés. Il pourrait soutenir celles et ceux qui exercent aujourd’hui en médecine familiale. Peut-être plus important encore, il servirait mieux les étudiant(e)s en médecine au Canada lorsqu’ils et elles envisagent leurs choix de carrière. Il leur offrirait l’assurance qu’il n’y a rien de mal à se sentir bien à l’idée de choisir la médecine familiale en premier.
Perspectives des responsables du RCPS
Maria Mathews | co-responsable des soins primaires
Peut-être est-il temps de revoir les hypothèses que nous formulons à partir de ces statistiques concernant les CMG. On suppose souvent qu’un grand nombre d’étudiant(e)s qui entrent en médecine souhaitent devenir médecins de famille… et que nous les perdons au profit d’autres spécialités au cours de leur formation. Peut-être devrions-nous plutôt réfléchir à notre capacité à retenir les étudiant(e)s qui commencent leurs études de médecine avec un intérêt pour la médecine familiale.
Pour comprendre si nous gagnons ou perdons des étudiant(e)s intéressé(e)s par la médecine familiale, nous devons mesurer cet intérêt dès le début des études de médecine. Un sondage auprès des étudiant(e)s de première année au moment de leur entrée en médecine nous permettrait de mieux comprendre si 27.9 % signifie que nous avons perdu, retenu ou gagné des étudiant(e)s intéressé(e)s par la médecine familiale au cours de leur formation. Un tel sondage nous aiderait également à déterminer si les initiatives visant à exposer les étudiant(e)s à la médecine familiale — comme les stages longitudinaux, les écoles axées sur une approche généraliste, les groupes d’intérêt en médecine familiale ou encore les sites de formation consacrés à la médecine familiale, pour n’en nommer que quelques-uns — font une différence. Si seulement nous connaissions quelqu’un ayant l’influence et les relations nécessaires pour lancer un sondage auprès des étudiant(e)s de première année en médecine… des idées, Steve Slade ?
Lindsay Hedden | co-responsable des soins primaires
La Dre Mathews soulève un point méthodologique important : sans mesure de référence de l’intérêt à l’entrée en médecine, nous ne pouvons pas savoir ce qui explique la tendance observée chez les CMG, ni à quel moment du parcours de formation intervenir. Mais les données nous poussent également à poser une question structurelle plus difficile : même si nous pouvions transformer les récits dominants et raviver l’intérêt pour la médecine familiale chez les CMG, offrons-nous un modèle de pratique capable de le maintenir ?
Les recherches montrent de manière constante que les médecins, en particulier ceux et celles qui sont plus récemment entrés en pratique, souhaitent travailler dans des équipes interdisciplinaires, avec une charge administrative réduite et dans des modèles d’emploi plutôt qu’en tant que propriétaires de petites entreprises. Tant que la structure de la pratique de la médecine familiale ne reflétera pas davantage ce que les CMG recherchent réellement dans une carrière, un meilleur récit à lui seul pourrait ne pas suffire.
Houssem Eddine Ben-Ahmed | Responsable de Mobilité, Migration et Intégration
J’apprécie la réflexion de Steve sur la médecine familiale ainsi que les observations importantes soulevées par la Dre Mathews et la Dre Hedden. En tant que responsable du thème de politiques sur la mobilité, la migration et l’intégration au sein du RCPS, je crois fermement que cette réflexion arrive à un moment opportun, alors que le Canada fait face à une pénurie critique et croissante de personnel en soins de santé primaires.
Au cours des dernières années, le Canada a largement compté sur les IMG, qui apportent des contributions essentielles pour renforcer l’accès aux soins et soutenir le système de santé. En même temps, cette tendance soulève d’importantes préoccupations éthiques. Bien que le recours aux IMG puisse offrir un soulagement à court terme pour le Canada, il peut également avoir des conséquences négatives pour les pays sources — dont plusieurs connaissent déjà d’importantes pénuries de personnel de santé. Cela souligne l’importance de revoir les approches de planification du personnel de santé sous un angle d’équité. Je trouve la réflexion de Steve très intéressante, car elle nous invite à réfléchir à la manière dont nous pouvons renforcer l’attrait de la médecine familiale pour les diplômé(e)s d’écoles de médecine canadiennes et remettre en question les perceptions négatives du domaine afin d’en faire un choix de carrière plus attrayant pour les futurs médecins.
Steve Slade, directeur de la recherche, Collège des médecins de famille du Canada (les commentaires et opinions exprimés sont les miens et ne reflètent pas nécessairement ceux de mon employeur ou du Réseau canadien des personnels de santé)